(010720)

C’est toujours un sentiment étrange, une part de satisfaction, une autre de nostalgie; le soulagement d’être arrivé au bout, la peur d’avoir raté quelque chose. Tu as envoyé la nouvelle version du texte à ton éditeur ce matin. Tu n’oses pas dire la dernière car tu sais qu’il y en aura d’autres. Que le fichier que tu as envoyé ne constitue qu’une étape dans la vie du livre. Ou ses vies. Ça a combien de vies, un texte? On dit d’un livre, lorsqu’il est publié, qu’il « sort » — qu’il voit le jour. Or à bien y réfléchir, ce serait peut-être tout le contraire. Le livre, l’objet achevé, est le cercueil dans lequel reposent les reliques du texte. C’est peut-être ça, au fond, qui attise la nostalgie; savoir que le texte a franchi une étape de plus, ce matin, vers sa propre fin. Au-delà de laquelle, si le livre se met à exister pour autrui, le texte pour toi achève de mourir. On n’accouche pas d’un texte. Cette image est fausse. On l’enterre. On lui dit adieu. On l’abandonne. On lui tourne le dos. On l’oublie. Il faut y penser quand on entre dans une librairie. Une librairie, c’est un cimetière pour livres. Ils y ont leur place, un temps, avant de la céder à d’autres. Au rythme où ça va. Écrire, ce serait appeler la mort, en quelque sorte. La regarder en face. Décider quelle forme lui donner. La programmer. Et lire, par conséquent, ce serait dompter la mort, adopter un cadavre. Le disséquer. De loin, contempler les vies qu’il aura pu mener. Celles auxquelles on n’a jamais accès.

Non, tu rigoles.